9h 30 ce matin, ils sont 12 au rendez-vous, je dis ils même si il y a une majorité de femmes, à vrai dire 11 sur 12, un seul homme, mais c’est quand même le masculin qui l’emporte, c’est une règle grammaticale, elle s’applique même dans le milieu de la petite enfance,
le mistral est aussi au rendez vous
Isabelle, Paolo, Christophe, de Skappa !, Yves, Fred, Audrey, Corinne, Patrice, Michèle, Lauriane, Cyrille, Jean Pierre, Patrice, du théâtre du Revest nous accueillent, café, thé croissants et pains au chocolat (pour Isabelle) tout frais, pain, beurre et confiture, comme à la maison.
Petit topo sur pourquoi on est là aujourd’hui, chacun se présente, les éducateurs – là encore il y a plus d’éducatrices que d’éducateurs, mais c’est la règle-, des assistantes, des directrices, des animatrices, Martine, Dominique, Katell, Pascale, Enis, Brigitte, Françoise, Paulette, Mireille, Cécile, Cathy, Pascale, et avec eux (c’est encore la règle) dans leur tête, les tout petits qu’ils accompagnent au quotidien…
Echauffement, réveiller les corps, se réchauffer, mains actives à suivre avec le regard, respirer, petites tapes et massages doux, surtout pas dans le creux des coudes ni dans le creux des genoux…
Deux groupes, un avec Christophe le photographe et un avec Isabelle et Paolo. On va travailler sur l’asymétrie, ces petites choses pas parfaites qui font toute la différence, dans son corps, mais pas seulement…
Ecrire ses différences, décrire son corps, ses imperfections, ses déséquilibres…
Faire des gestes, rythme, amplitude, répéter, rapide, ample, on a des grands bras, bouger dans l’espace en même temps, pas le même point de vue, choisir un point dans l’espace, on y reste le plus lentement possible, choisir trois mots, dire les mots, fort, chuchoter, tordu, popeye, touffu, décalé, écarté, penché, posé, la rencontre face à face, allonger le pas…
Pause pipi, boire un verre d’eau, évoquer gardes occasionnelles et mi-temps… temps nécessaire à l’ordinateur pour emmagasiner les photos prises par l’autre groupe, temps nécessaire pour passer de l’ombre du plateau à la lumière du studio photo improvisé derrière le rideau…
Christophe explique, constituer une banque d’images, une banque de portraits…
faire correspondre une intention, celle du photographe avec l’intention que le modèle donne (ça se complique drôlement !)…
jouer avec la moitié du visage, l’autre moitié dans l’ombre, jouer avec la lumière, portrait serré, intention franche, expression du visage, je tremble c’est une horreur dit la personne derrière l’appareil photo, je veux bien une main, l’autre, tourne un peu le pouce vers toi reprend-elle péremptoire, fait l’oiseau, elle est trop belle finit-elle satisfaite
jouer avec les ombres, bien au milieu, bouge pas, on éteint un projecteur, yeux fermés, moitié d’image, chercher l’intention toujours…
on a tout le côté à la lumière du projecteur qui chauffe, et quand on a les yeux fermés on ne pense plus qu’à ça, bouge pas, coucou, est-ce que tu aimes les fraises, saisir ce qui cloche, les yeux en l’air…
Pause déjeuner
Lapin canard spaghettis, parmesan ou gruyère, c’est bon, c’est chaud, ça fait du bien, c’est calme, la tramontane a rejoint le mistral, café
Et c’est reparti…
Au petit coin lecture comme à la crèche, coussins rouge, lumière du jour, tapis douillet, lecture des premières pages de « L’enfance de l’art » de Elzbieta : « L’enfant et l’artiste habite le même pays. C’est une contrée sans frontières. Un lieu de transformations et de métamorphoses. Les mots y vivent en vrac, se quittent ou se rassemblent en troupeaux de hasard. Les chats y abandonnent des sourires en croissant de lune dans les feuillages. Les objets oublient leurs contours, s’ajoutent une ombre, changent d’usage, puis se fractionnent encore et forment des images nouvelles. Les reflets, le brouillard, la lumière y manifestent la solidité des gisements minéraux. Le fond et la forme s’échangent leurs places. Tout s’interpénètre et se sépare. Tout fait sens et mérite examen… »
Retour dans le noir du plateau, une sélection parmi les 300 portraits pris ce matin, défile sur un écran géant en fond de scène. Deux moitiés de deux visages, il n’y a plus de volume pour laisser croire les visages entiers…il faut jouer avec ces moitiés de visages, aller chercher un détail avec une feuille de papier blanc, il faut attraper la lumière devant le projecteur, se déplacer du fond vers l’avant, capturer un détail ne plus le lâcher, se rencontrer, dire les mots, lire son texte écrit le matin, faire se rencontrer les détails, les rapprocher, les éloigner, les agrandir, les rétrécir, c’est magique, c’est OOOH !!, oui dit Paolo, ça c’est intéressant…
Trois portraits composés chacun de deux moitiés de visages différents, six personnes sur le plateau, on choisit une bouche, et on dit sourcil touffu, et on recompose des visages en échangeant les rôles, puis tout le monde se retrouve sur le plateau, se passant les feuilles blanches pièges à détail, refaisant les gestes du matin, petits gestes, grands gestes, de plus en plus rapides, de plus en plus lents, puis lumière… c’est fini pour aujourd’hui.
Graziella.
Bonjour,
PROPOSITION N° I : LES RENCONTRES
Trois journées articulées autour d’une rencontre matinale avec un ou une intervenante invitée, et d’un après-midi d’expérimentation avec l’équipe de Skappa!, en relation avec les thèmes abordés (écriture, improvisations...).
Le 9 Novembre nous accueillerons Sylvette Ego.
Certains d’entre vous l’ont déjà rencontrée la saison dernière à l’occasion de la conversation sur « le monde philosophique des enfants ».
Pour la rencontre du 9 Novembre le thème sera :
"Qu'est-ce qu'on fait, là ?
A travers les différents moments où l’on relit / relie sa vie, sous les coups du destin ou en lien avec les réajustements liés aux âges de la vie, y aurait-il un point qui reste aveugle, celui de la petite enfance ? Comme la tache aveugle est ce qui nous permet de voir dans le système oculaire, l’enfance serait-elle le point aveugle qui rend toute vision possible ? De l’enfance nous n’aurions donc jamais que des représentations, nous serions réduits aux conjectures.
De ce dont est capable un enfant, nous nous faisons l’idée à partir de ce que nous voyons ? De ce que nous croyons à propos de nous mêmes ?
D’où vient que d’avoir mené un atelier philo ou artistique par ex libère l’idée que c’est possible avec des enfants, autorise à le tenter ?"
Sylvette Ego
Attention : la rencontre en matinée est largement ouverte, elle s’adresse aussi aux personnes qui ne pourront pas venir aux 3 séances.
PROPOSITION N°2 : LA LETTRE
1- Vous recevrez chaque mois une enveloppe contenant notre message.
2- Vous lisez le texte « publiquement », à la maison, dans la crèche, à l’école.
3- Vous nous envoyez en retour une photo, un dessin, un petit texte nous racontant comment, à qui et où vous avez lu ou écouté le message. Toute réponse créative sera la bienvenue !
4- Nous mettons vos messages sur le blog de LA LETTRE.
Si vous êtes volontaires (familles, personnes travaillant dans une crèche ou une école maternelle...), prêts à vous engager, à jouer le jeu de Novembre à Mai, contactez-nous vite, la première lettre va être postée mi-Novembre !
PROPOSITION N°3 : 4 NUMEROS DE L’ABSTRA!T
L’ABSTRA!T pour mettre en contact des artistes avec le « monde » de la petite enfance.
L’ABSTRA!T pour partager avec ceux et celles qui n’auront pas pu être présents, vos collègues par exemple, ce qui se sera échangé pendant les journées de rencontres.
L’ABSTRA!T pour continuer à écrire ensemble ce qui lie nos métiers, ce qui motive nos engagements auprès des petits : équipe du Pôle Jeune Public, personnel de la petite enfance et parents, équipe de Skappa!.
Inscriptions
Quand Sylvette Ego croise la route de la compagnie Skappa !
La Maison des Comoni, située au Revest-les-Eaux, ne se contente pas de programmer des spectacles. Ce Pôle Jeune Public travaille simultanément sur les multiples liens qui se tissent entre l’enfant et la création artistique. Isabelle Hervouet et Paolo Cardona (compagnie Skappa), avec la complicité du centre ressource du Théâtre Massalia, mène ainsi sur place une série de stages et de rencontres pour mieux cerner cette enfance de l'art.
Sylvette Ego, philosophe et sociologue, est intervenue dans le cadre de ces journées de réflexion. Le groupe qu'elle a rencontré ce jour-là était majoritairement composé de femmes motivées, des professionnelles de la petite enfance (personnel de crèche, d’école maternelle, responsable de la programmation jeune public dans une commune…) qui cherchent à comprendre le sens de leur métier. Un groupe d'une dizaine de personnes qui vont traverser plusieurs séances est ainsi en train de se constituer.
Le sujet de son histoire
Cette démarche entend croiser réflexion et pratique artistique. Et concrètement, l’échange intellectuel est mis en écho avec l’expérimentation artistique. Puisque ces moments concernent autant le corps que la pensée, tout commence par un échauffement, par quelques mouvements d’assouplissement. Le groupe fait donc connaissance et, avant de prendre langue, prend physiquement contact avec l'espace et avec les autres. Ensuite, chacun se rassoit. Un cercle ouvert se constitue autour de l’interrogation lancée par Sylvette Ego : " Qu'est-ce qu'on fait, là ? Comment en est-on arrivé là ?".
Les participants sont alors invités à remonter le long de leur parcours de vie. Reconvoquer son enfance peut-il nous aider à mieux cerner l'adulte que nous sommes devenus ? D'autant plus ici, où les adultes présents se sont justement donnés comme vocation l'accompagnement de la petite enfance. Sylvette Ego avance dans son raisonnement : "Qu’est ce qui vous a amené à faire ce métier ? Qu’est ce qui dans notre enfance la plus profonde explique que nous en soyons là aujourd’hui ?" Quand on accueille un enfant, on accueille forcément un morceau de soi-même. "En quoi se reconnaît-on en lui ? En quoi se perd-on en lui ? Dans quelle mesure représente-t-il une part de nous-même que nous avons perdu en route ?" Bref, quel rôle joue réellement l’enfance dans notre devenir ? Sylvette Ego demande alors à chacun de revenir sur ces premiers moments de vie déterminants. Elle sait parfaitement où elle veut en venir : "Nous sommes le produit d’une histoire, d’une injonction, de projets que nos parents projettent sur nous… On est anticipé… On se prélève d’un magma de sensations". Avec tous ces matériaux hétéroclites, il nous faut "devenir sujet de notre propre histoire".
"Comment je me souviens de moi ?"
Dans cette Recherche du temps perdu, comme chez Proust, il n’est pas question de raconter sa vie, mais de puiser dans son expérience intime matière à produire de l'universel, "à faire lien à l’endroit où justement on pensait qu’il n’y en avait pas". La démarche n'étant pas égocentrique, elle rencontre une écoute bienveillante. "Ce que l’autre dit me parle de moi".
La tentative de formulation de cette matière en grande partie émotionnelle, donne ainsi à penser. Et parce qu'elle se construit à la lisière de la fiction, elle éclaire aussi les correspondances aveugles qui unissent pratiques de vie et pratiques artistiques. La relation à la création émerge comme une évidence ; la création devient un principe de vie. "On se crée. On se réapproprie petit à petit ce que l’on est". Sous cet angle, on fait forcément de sa vie une œuvre, "chacun avec sa palette de couleurs".
Une condition essentielle pour ne pas gâcher le résultat ? Ne pas prétendre tout maîtriser. « En quoi est-on acteur ? En quoi subissons-nous ? Comment chacun exprime-t-il ce qu'il est et comment chacun se réapproprie l’expérience des autres ? A-t-on suffisamment de ressources pour ne pas être envahit par le projet des autres ? Comment cette solidité-là doit-elle se reconstruire constamment ?".
L’appareil à construire
La construction de soi passe bien sûr aussi par l’apprentissage, la transmission. Or, certains enfants ne trouvent pas au sein de leur environnement familial suffisamment de "contenants" pour se construire. Le dialogue entre ressources intérieures et extérieures peut vite tourner à la cacophonie. Alors, "le monde entier devient menaçant".
Quels sont les fondamentaux pédagogiques, s'interroge Sylvette Ego ? Apprendre à lire, à écrire, à compter ? Seulement ! Ne faudrait-il pas aussi se familiariser, dès le plus jeune âge, avec bien d'autres matières, par exemple la philosophie et les arts ? En tout cas, Sylvette Ego pense qu'il faut prendre son temps et surtout "ne pas vouloir faire trop et trop vite". Elle n’est absolument pas adeptes des systèmes qui construisent des enfants-bolides, formule qu'elle emprunte à Francis Imbert[1]. Des enfants "qui ne sont plus en contact avec eux-même". Elle parle au contraire de la confiance que l’on nous fait et que nous faisons aux autres en retour, de ce Parcours de la reconnaissance, asymétrique, non fusionnel et pourtant mutuel, décrit par ailleurs par Paul Ricœur[2]. Un double principe du donner/recevoir qui est le fondement même de toute relation de reconnaissance, de tout échange entre les êtres.
Un concours de circonstance ?
Ce travail de co-construction est toujours à recommencer. Imaginons notre "moi-maison", avec ses étages, ses niveaux de consciences, ses paliers et ses chambres pas toujours très bien entretenus, ses cloisons jamais parfaitement étanches. "Les différents niveaux qui constituent notre moi devraient s’articuler… Il est important de jouer avec ses peurs, avec les frontières entre le réel et l’imaginaire". Sinon…
Qu'est ce qui nous pousse à faire de notre vie une course d’obstacles et une lutte sans fin ? Ce n’est pas parce que l’on ne sait pas où l’on va que l’on est condamné à se tromper de route. Pour s'engager sur le chemin le moins mauvais possible, commençons par admettre qu'aux deux bouts, à la naissance et à la mort, il y a de l'impensable. Mais entre ces deux points, des trajectoires existent, avec des étapes et des cycles. Comment interpréter ce destin ? Toutes les alternatives ne se valent pas. Il y a des visions déterministes : "C’était tout tracé ; je n’y suis plus rien". Ou l’illusion inverse : "Je me suis fait toute seule. Ce fantasme de l’auto-engendrement". On oscille ainsi entre "la tentation de l'impuissance et celle de la toute puissance". Sylvette Ego, par manque de temps, ne peut qu'effleurer, la question du libre-arbitre, du hasard, de la politique et de la morale… L'essentiel est d'enclencher des processus. "Il ne faut pas faire à la place de l'autre". Cette posture est essentielle dans la relation à l'enfant. "Nous devons l'accompagner, mais ni penser, ni agir à sa place. On se fait une idée trop faible des véritables ressources de l'enfant. Il faut lui permettre de prendre conscience de sa réalité. C'est à lui de puiser, à la fois à l'intérieur et à l'extérieur de son être, de quoi avancer". En somme, on ne cesse de devenir ce que l'on est. Mais jamais seul. Il semblerait bien que nous soyons "tissés les uns avec les autres, dans le même courant vital".
Le pédopsychiatre Patrick Ben Soussan, et Pascale Mignon, psychologue et psychanalyste, s'appuient sur leur pratique professionnelle pour repenser la relation qui unit l'art et le tout jeune public. Ils sont notamment auteurs d'un livre écrit en commun, Les bébés vont au théâtre, dans lequel ils analysent les conditions de la rencontre entre le théâtre et les enfants. Un débat public, proposé par le Groupe de Travail Jeune Public du Théâtre Massalia, avec Isabelle Hervouët et Paolo Cardona de la compagnie Skappa !, a permis de vérifier que la mise en œuvre de ce lien demande beaucoup de délicatesse et de générosité. Mais l'engagement n'est ni vain, ni à sens unique.
Pourquoi rapprocher le plus tôt possible les enfants de l'art ? Patrick Ben Soussan, et Pascale Mignon sont catégoriques : La finalité de ce premier contact n'est pas thérapeutique, ni même pédagogique. Dans le livre qu'ils ont écrit ensemble, Les Bébés vont au théâtre, les deux « psys» écartent d'emblée toute tentative d'instrumentalisation de l'art. Le théâtre vient nourrir un long processus de structuration psychique et physique : « Il est pour tout enfant une merveilleuse boîte de bricolage, un infini jeu de construction qui permet le détournement et la recomposition de ses paysages externe et internes, réels et psychiques ». Mais pour autant, il ne s'agit pas de guérir ou d'éduquer, juste d'accompagner le tout petit dans son cheminement, dans son devenir. Pourquoi l'enfant serait-il exclus d'un mode de connaissance qui va l'aider à prendre conscience de son « individualité sociale » * ?
L'adresse aux enfants engage la responsabilité de l'adulte. Les tout-petits ne parlent pas. L'artiste est bien obligé de prendre la parole à sa place. Mais à quelles fins ? Là encore, les risques
de malentendu sont grands. Le théâtre n'a pas pour fonction de nous réconforter, il est au contraire une entreprise du doute. Le spectacle dévoile à la fois l'altérité irréductible et notre part
d'humanité commune. Chaque spectateur plonge en lui-même, mais avec les autres à ses côtés. Le tout petit ne maîtrise pas encore tous ces processus d'humanisation, il est pourtant entièrement
engagé dans cette voie. Lui proposer du théâtre ne signifie donc pas le divertir, mais au contraire utiliser la puissance symbolique et la force de l'imaginaire pour l'aider à structurer sa
relation au monde. « La créativité est la force motrice du développement humain », rappellent alors Patrick Ben Soussan et Pascale Mignon.
Le théâtre nous aide à comprendre qui nous sommes. Encore faut-il ne pas se tromper d'adresse. Les auteurs martèlent : « Ce n'est pas parce qu'il s'agit de petits enfants qu'il faut écrire de
petites œuvres ». Au contraire ! Prétendre œuvrer pour le tout jeune public oblige à développer une écriture dépouillée et imagée, un langage des sensations certes, mais qui met autant en branle
les fonctions réflexives. « L'artiste exerce un énorme travail sur soi et pour un autre que soi. Et c'est un vrai plaisir, une vraie chance, pour l'enfant de se voir offrir d'œuvrer à soi »,
ajoutent encore les deux auteurs. Comme le prouvent les spectacles de la compagne Skappa !, un spectacle jeune public doit aussi parler aux grands. Il est conçu avec une extrême exigence, est
porté par un véritable propos et offre toujours plusieurs niveaux de lectures. Isabelle Hervouët, metteur en scène et actrice, insiste sur cet échange qui n'est pas à sens unique et nourrit
fortement en retour l'artiste. « Les réactions des enfants sont des repères de jeu. Des fils invisibles se tendent avec chacun d'entre eux. Dès la première minute, nous devons trouver comment
nous apprivoiser mutuellement. C'est une façon de se reconnaître les uns les autres. Et ce jusqu'à la fin du spectacle, le glissement vers la vie quotidienne qui commence à refaire surface... »
Alertez les bébés ?
Le regard que nous portons sur les enfants n'est pas neutre. Il est la traduction de nos désirs, de nos aspirations, mais aussi de nos peurs et de nos fantasmes. D'ailleurs, le statut de l'enfant
n'a cessé d'évoluer au fil des siècles. Il a longtemps été considéré comme un être imparfait, une simple étape à franchir. Il ne deviendra un être social qu'au XIXe siècle et une personne au XXe
siècle, notamment grâce à l'avènement de la psychanalyse. Nous savons désormais que les différentes représentations et projections de l'adulte ne sont pas sans effet sur l'enfant. Le bébé est
baigné dans cet environnement, il interagit avec lui. Il est bien obligé de devenir, au moins en partie, ce que nous attendons de lui. La science n'a cessé de progresser dans la connaissance des
différents stades de l'évolution de l'enfant. Mais chaque nouvelle découverte débouche sur de nouvelles interrogations. Patrick Ben Soussan et Pascale Mignon s'entendent pour affirmer que dans
les premiers mois, le bébé est essentiellement un être d'émotion et de fusion avec son environnement. « L'émotion est la langue natale de l'enfance ». Il va petit à petit prendre conscience de
son individualité et de la présence des autres. Ce travail de séparation renvoie à l'un des fondements du théâtre, la fameuse mise à distance par la fiction. Comme l'a si bien dit Peter Brook : «
au théâtre, "comme si" est la vérité ».
Les deux auteurs mettent bien sûr des limites. A quoi bon précipiter les choses et exposer un nouveau né à des formes spectaculaires dont le sens et la portée vont complètement lui échapper ? Il
n'est pas question non plus de confronter l'enfant à un langage trop passionné qui ne lui parlera pas, à des formes trop violentes qu'il ne pourra pas mettre à distance, « car elles s'adressent à
un autre en soi qu'il va mettre quelques années à découvrir ». Les créations pour les jeunes enfants répondent à des contraintes spécifiques de durée et de rythme et tiennent compte des capacités
d'attention et de concentration de ces derniers. Mais pour autant, les thèmes, le contenu, sont-ils si différents ? L'enfant doit lui aussi et très vite se familiariser avec l'absence, la
séparation, la solitude, apprivoiser ses peurs, se jouer de l'ombre et de la nuit... L'enfant n'est pas épargné par l'existence. Il n'est pas un être à part. Il a droit de Cité. « Pourvu que
jamais n'existent des théâtres pour bébé ».
Fred Kahn
Les Bébés vont au théâtre de Patrick Ben Soussan et Pascale Mignon. Ed . Erès ; 2006.
* Qu'est ce que le théâtre ? de Christian Biet et Christophe Triau. Ed Gallimard ; 2006
[Texte 2]
Le lieu du rapprochement entre l'enfant et l'art
Proposer un spectacle dans une crèche, n'est pas un acte anodin. Cet événement s'anticipe avec les artistes, les professionnels de l'établissement et les programmateurs...
Le jeu est bien une affaire très sérieuse. Il aide l'enfant à découvrir son espace intérieur tout en entrant dans le monde des autres et dans le langage. Ce trajet est complexe, jamais univoque et parfois inconfortable. La dimension ludique est essentielle, mais elle n'a pas pour fonction de nous sortir de nous-mêmes, au contraire, le recours à l'imaginaire donne corps et consistance à un réel qui, par ailleurs, nous échappe constamment. Le théâtre permet de signifier les peurs et les angoisses suscitées par toutes ces questions sans réponse. Loin de les éluder, il les pose en commun. « Nous voudrions proposer de comprendre le théâtre à l'adresse du tout jeune public comme générateur d'un trouble salutaire pour la réinscription de la question culturelle au cœur même du social et du politique », affirment ainsi Patrick Ben Soussan et Pascale Mignon. Or, le mépris relatif dans lequel est maintenu le théâtre jeune public est révélateur du peu de cas que notre société accorde à l'autonomie des individus, à leur capacité à être créateur de leur vie. Comment ne pas mettre en regard le peu de visibilité accordée à ce type de création et la prédominance des discours de contrôles, des stratégies qui visent à rentabiliser, à canaliser les parcours des individus par des approches purement fonctionnelles ? L'éveil des enfants est une priorité ? Et pourtant Patrick Ben Soussan et Pascale Mignon nous rappellent que les budgets consacrés au théâtre jeune public n'ont cessé de diminuer depuis le début des années 80.
Devenir spectateur
Pourtant, se confronter au théâtre n'est pas un événement sans conséquence. Surtout, la première fois, surtout pour un tout-petit. L'enjeu est de taille : « Accompagner un bébé au théâtre, c'est
lui offrir une autre présentation du monde dans lequel il va prendre place. Comme dans sa vie, il n'en sera pas seulement un spectateur : ce qui se jouera devant lui sera aussi source d'invention
et de création qui vont le concerner et l'habiter ». Cet imprévu qui va surgir, il doit apprendre à le gérer. Un spectacle qui débarque dans une crèche provoque forcément du changement. « Nous
troublons la vie des lieux dans lesquels nous intervenons, reconnaît volontiers Paolo Cardona, codirecteur de la compagnie Skappa ! La vie des tout- petits est habituellement très réglée, très
encadrée. Il est important de bousculer un peu le rythme de la crèche pour éviter que la routine ne s'installe ». Aux professionnels qui encadrent l'enfant de permettre à ce moment singulier de
s'insérer dans le rythme quotidien de la journée de garde. « Notre présence s'anticipe et se prépare avec les professionnels de la crèche, ajoute Isabelle Hervouët, l'autre artiste impliqué dans
la compagnie Skappa ! La structure qui nous produit et nous programme a aussi un rôle essentielle à jouer ». Le cheminement doit être conjoint et l'enrichissement mutuel. La découverte du
spectacle se fera en commun et c'est la communauté ainsi constituée qui lui donnera toute sa puissance. L'enfant a besoin de l'adulte pour devenir spectateur. Et l'adulte, en retour, comprend à
quel point ce statut de spectateur est précieux et fragile.
F.K.
La pratique du jardinage ne cesse de s'étendre. Alors même que la ruralité recule et que l'urbanisation s'intensifie, de plus en plus de gens veulent cultiver leur bout de jardin. Cet acte correspond forcément à une prise de conscience écologique. Très pragmatiquement, cette pratique d'autoconsommation alimentaire est loin d'être anecdotique, surtout pour des foyers modestes. Cette économie d'autoproduction n'a pas d'impact sur la croissance telle qu'elle est calculée par le Produit Intérieur Brut, pourtant, elle est de celles qui donnent de la valeur et de la grandeur aux gestes de nombreuses personnes, que les indicateurs de la croissance n'ont pas prévu d'inclure. Jardiner apparaît alors comme une démarche d'autonomie et d'affirmation de soi. C'est aussi un acte de socialisation, de bon voisinage. Il faut une terre, mais pas forcément des propriétaires. Au jardin privatif répond bons nombres de jardins, familiaux ou ouvriers, collectifs, pédagogiques... En somme, les jardins ouvrent sur une autre approche de l'urbanité. Dans beaucoup de villes, dévorées par l'hyper spécialisation des fonctions et des usages, ils représentent les derniers espaces de croisements et de rencontres. Ils permettent d'inventer des stratégies de contournement. De multiples expériences alternatives fleurissent ainsi dans des espaces en friche, au pied des immeubles ou dans des quartiers. Elles témoignent de l'incroyable inventivité des hommes pour déjouer les systèmes coercitifs.
La totalité du monde
Gilles Clément propose d'ailleurs d'envisager le jardinage comme une philosophie de la vie, une manière d'habiter et de faire sa place dans le monde, dans un écosystème en constante évolution. Pour ce paysagiste humaniste, le jardin est un apprentissage et une école de la tolérance où la mauvaise herbe, espèce non désirée et non voulue, se révèle être parfaitement nécessaire, où l'on apprend à respecter les comportements vagabonds de la nature, les différents cycles de germination, les cheminements incertains de la faune et de la flore. Cultiver son jardin, c'est en quelque sorte prolonger dans la matière organique et végétale un processus d'humanisation pour l'étendre à l'univers tout entier. "Le jardin, c'est la plus petite parcelle du monde et puis c'est la totalité du monde" (Michel Foucault in Des espaces autres). Le jardin n'est plus un espace clos et étanche. Comme nous, il ne peut échapper à l'interdépendance et à l'interconnection. Nous croyons le circonscrire derrière des clôtures alors même qu'il nous déborde de toute part. Comme l'explique si bien Gilles Clément : « Tout communique... Les papillons, le vent, les graines et même les gens se moquent des enclos... Le jardin, au lieu d'être limité au petit espace que nous maîtrisons, est désormais placé dans les limites de la biosphère ». A l'heure de la mondialisation et de la globalisation, la planète s'est terriblement rétrécie. Elle nous apparaît désormais dans sa globalité et dans toute sa fragilité. Ce lopin de Terre commun à toute l'humanité, il serait temps d'apprendre à en être les jardiniers. Espérons avec Gilles Clément que seule l'ignorance nous pousse à maltraiter ainsi notre environnement. Quelle autre raison aurions-nous à détruire notre "jardin planétaire" ? Cette terre avec laquelle nous avons destin lié, soyons cultivés avec elle, ou ne nous étonnons pas des terribles réactions de violence qu'elle produit en retour.
Le souci des délaissés
Ce jardin planétaire est on ne peut plus complexe et plurielle. Le moindre morceau de matière organique nous confronte à un vertige infini. C'est, sans doute, ce qui fait dire à Gilles Clément : « L'écologie est une pensée avant d'être une action... La réalité du jardin planétaire se présente comme un système double où chaque élément de vie, concrètement saisissable est prétexte à la vie tout entière, virtuellement saisissable ».
Par paresse ou par peur de cette complexité, nous avons tendance à chercher à uniformiser et à simplifier à l'extrême. Nous construisons des catégories tellement rigides qu'elles en deviennent opaques et au lieu de nous donner accès au réel, elles nous le dissimulent. La diversité ainsi attaquée et niée se réfugie dans des interstices. Ces jardins-là n'ont pas été programmés. Au contraire, ils apparaissent dans les entre deux d'une urbanisation qui prétend tout maîtriser. Un « tiers paysage » qui pousse aux marges, dans les friches, les dents creuses, en lisière des bois, le long des routes et des rivières et dans tous les recoins oubliés par la culture de masse. Ces délaissés de la planification à outrance finissent par devenir des réserves de vie. Gilles Clément nous invite à ne pas être effrayés par cette profusion. Dans ce « Tiers paysage », la nature respire, se régénère. Il représente même « le futur biologique ». Il procède d'une véritable nécessité : laissons l'entropie faire son œuvre : elle n'est pas destructrice et au contraire génère une incroyable diversité. Ce que nous appelons le désordre et l'insécurité ne sont en fait que des stratégies de survie dynamiques. Si on les accepte, la coexistence en retour est non seulement possible, elle peut être joyeuse... et finalement apaisée.
Le lieu de l'invention possible, situation active
Les artistes sont sensibles à ces chemins de traverse. Pas étonnant donc si Isabelle Hervouët et Paolo Cardona, de la compagnie Skappa ! ont construit leur dernier spectacle, In 1 et 2, avec à l'esprit la pensée de Gilles Clément. Ils ont mis en œuvre leur tiers paysage imaginaire. Dans ce potager-là, chacun récolte ce qu'il est venu chercher. Il suffit de semer sans a priori sur ce qui va germer. Et d'être patient et confiant. Le jardinier est incarné par Isabelle Hervouët dont le visage change comme le temps, parfois maussade, parfois même en pluie, mais le plus souvent ensoleillé. Quant au jardin, il a sans doute à voir avec celui de notre enfance. Il était plus sauvage qu'innocent. Les traces qu'il laisse dans nos esprits sont des images polyphoniques vives, des traits de peinture et des ombres jetées sur du papier qui poussent ou grimpent, se fanent et germent à nouveau un peu plus loin avec d'autres matériaux et d'autres formes... Ni tout à fait les mêmes ni tout à fait autres... Décidément, le jardin est un spectacle digne de ce nom. Pas un ornement, un art de vivre. « C'est parce que nous avons bien interrogé le ciel que nous pouvons nous enraciner sur la Terre. C'est parce que nous avons bien interrogé la Terre que nous pouvons y enraciner la vie. C'est parce que nous avons bien interrogé la vie que nous pouvons nous y enraciner » (Edgard Morin).
Fred Kahn